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Chroniques de Selim M’SILI

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Sam 10 Oct 2009 - 23:19

Aux armes, citoyens!
Il y a des nouvelles qui tombent comme cela, tous les jours et qui nous laissent baba! On arrivera à ne plus pouvoir nous étonner tellement l’actualité, pourtant sans relief, monotone, morose, devient tout d’un coup ahurissante. On vous dira que des Martiens (ou marsiens s’il s’agit des gens du 19 du même mois) ont débarqué à Chelghoum Laïd, qu’on trouverait cela tout naturel. Peut-être qu’ils sont venus à la dernière adresse connue de Gaston Ghenassia pour lui rembourser les 20 millions de dollars disparus dans le vent de sable qui a soufflé sur Wall Street, juste après le 11 septembre... enfin en 2008! Mais la nouvelle, qui m’a laissé comme un rond de flan sur une assiette de terrain non viabilisé, ne vient pas de Châteaudun-du-Rhummel, mais d’à côté, du boulevard Zighoud-Youcef qui se trouve à quelques pas de celui de Che Guevara! Il paraît que nos vaillants députés auraient demandé (j’emploie ici le conditionnel car on n’est jamais assez prudent par les temps qui courent: il y a des plaintes qui n’aboutissent pas certes, mais il y en a d’autres qui arrivent avant que l’arbitre n’ait sifflé le départ, et ces plaintes au galop, sont jugées et expédiées bien avant les délais prévus, comme les chantiers tenus par les Chinois par exemple), je disais donc que «nos élus» (enfin, certains d’entre eux) dans la discrétion la plus totale, auraient (toujours ce sacré conditionnel qui me colle à la peau comme un gilet pare-balles) demandé des armes: rien que ça! Moi qui croyais que nos députés n’étaient que des gens bassement matérialistes, qui ne pensaient qu’à arrondir un peu plus leur fin de mandat (mandat est un vocable bien justifié pour quelqu’un qui s’envoie 300.000 dinars, je dis bien trois cent mille dinars, comme à la poste), allaient revendiquer, à l’occasion de la rentrée et à la veille d’une hypothétique tripartite qui risque de s’avérer décevante pour les smicards, une augmentation de salaire vu le mois catastrophique sur le plan financier que nous venons de vivre. C’est légitime une augmentation de salaire tous les ans au regard de l’inflation résiduelle qui terrorise le pauvre consommateur. Du fric, oui! Mais des armes, pour quoi faire, bon sang de bon sang?
Le premier moment de stupéfaction passé, je me suis alors dit que la demande n’était pas aussi saugrenue que cela. Avec la violence inouïe qui a déferlé sur le pays tout entier, il est bien normal que le boulevard Zighoud-Youcef ou le club Med prennent un peu leur part! Et puis il y en a marre de voir les députés lever la main un jour pour brader les gisements pétroliers, le lendemain pour les préserver. Non! Il faudrait un peu d’animation dans cette assemblée de gens repus qui digèrent difficilement la chorba-fric. Un peu de mouvement, bon sang! Au lieu des salamalecs courtois ou des noms d’oiseaux qu’on prête à l’opposition, un peu d’odeur de poudre ne ferait pas de mal! Ainsi, le boulevard Zighoud-Youcef deviendrait O.K. Corral! Tous les règlements de comptes se feront à la loyale avec un arbitre et des témoins assermentés. Et chaque fois que le président de l’Assemblée voudra demander le silence, il tirera sa pétoire et abattra le bavard qui chahute dans son coin.
Au bout de quelques jours, l’Etat aura économisé quelques salaires, vu la température du sang de nos députés. Il y en a déjà qui se sont distingués extra-muros sur des pauvres citoyens désarmés. Mais à la longue, pour être sérieux, j’ai pensé que ceux qui ont demandé des armes, n’ont peut-être pas la conscience tranquille et que le salaire qu’ils touchent n’est que le salaire de la peur.

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Sam 10 Oct 2009 - 23:19

La vérité, si je mens!
Toutes les grandes affaires politico-maffieuses ont été portées avec plus ou moins de bonheur à l’écran. Si certaines ont été romancées, édulcorées ou additionnées de petites fictions fantaisistes, la plupart ont été rapportées avec la plus grande rigueur historique: la tentative d’assassinat de Charles de Gaulle par l’OAS, l’affaire du détournement de l’avion marocain transportant cinq membres du Gpra... Ces tentatives d’adaptation à l’écran sont faites en général pour mettre en valeur la bonne organisation des réseaux d’information des pays de l’Ouest ou de chanter l’héroïsme des agents qui travaillent dans l’ombre pour perpétuer la mainmise occidentale sur les pays du Sud. Arte, la chaîne de télévision franco-allemande qui continue imperturbablement à conter la saga sioniste, a offert aux téléspectateurs des deux rives, la rocambolesque affaire de la capture de Klaus Barbie par les chasseurs de nazis en Amérique du Sud. L’occasion nous a été donnée de constater que les officiers nazis, bien avant la promotion Aussaresses, donnaient des cours de maintien aux futurs tortionnaires des syndicalistes et hommes de progrès du monde latino-américain. L’implication des services de renseignements du Mossad et des autres agences de l’Otan est évidente dans les opérations consistant à conforter la tête de pont occidentale au Moyen-Orient.
Bref, c’est une histoire qui tient du roman! C’est un tout autre roman qu’auraient pu lire ou voir adapté à l’écran les citoyens du Maghreb uni si l’affaire avait abouti. On n’aurait pas pu imaginer meilleur scénario pour attirer le fondateur de l’Usfp dans un guet-apens: Marguerite Duras (Le Marin de Gibraltar, Moderato cantabile) avait été pressentie pour en écrire le scénario.
Georges Franju (Le Sang des bêtes, Les Yeux sans visage, Thomas l’imposteur) avait été contacté pour la réalisation du film. Un rendez-vous même a été pris avec Mehdi Ben Barka à la brasserie Lipp. Mais ce seront deux truands avec deux agents de la DST qui iront «cueillir» le syndicaliste et homme politique marocain qui vivait en exil.
Cette collaboration entre le milieu et les services a toujours été constante en Europe: en Italie, c’est la mafia qui a été sollicitée pour mater les paysans après 1945, et en France, le milieu marseillais a été mis à contribution pour briser les grèves de 1948. Mais dans la ténébreuse affaire de la liquidation de Ben Barka, beaucoup de soupçons ont pesé sur l’implication (dans l’écriture du scénario) du Mossad. Et les dernières informations font état du désir du général Oufkir de solliciter les services israéliens dans cette opération commanditée par le Palais royal.
Dans une interview donnée par Hassan II à une télévision française, le roi avait avoué qu’il avait, tout comme un chacun, «son jardin secret». Pour lui, il s’agissait sûrement du «verger du roi Louis». La disparition successive des principaux acteurs et témoins (Dlimi et Oufkir), l’avènement d’un roi soucieux de se donner une respectabilité n’ont pas permis à la vérité de voir le jour.
Les derniers rebondissements confirment que les intérêts liant la France au Maroc et l’importance du lobby sioniste ne permettront pas à la vérité de se manifester.
Cet intérêt de la France pour le pouvoir marocain vient d’être confirmé par l’allocation d’un fonds d’aide du ministère français de la Culture à Medi 1. CQFD.

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Sam 10 Oct 2009 - 23:27

Problèmes

L’Algérien moyen, c’est-à-dire celui qui n’a pas les moyens de résoudre le moindre petit problème qui se pose à lui, (ou qui n’a pas de piston, pour être clair, franc et limpide), a toujours connu deux problèmes récurrents depuis qu’il a eu la malchance de faire un atterrissage forcé sur cette terre bénie pour certains, pour ceux qui sont nés uniquement sous la bonne étoile, celle qui n’est visible que les jours de pleine lune, quand tout le monde dort, abruti, par tous les soporifiques ingurgités depuis l’été de la discorde. Ces problèmes connus et reconnus, rabâchés sans cesse sur toutes les tables de négociations, sur tous les cahiers de doléances, sont évidemment le logement et le transport. Nous ne parlerons pas du logement puisqu’il est écrit sur les tablettes de la destinée que nos responsables éclairés n’ont pas encore trouvé ni la formule magique ni la pierre philosophale pour résoudre la quadrature du cercle vicieux formé par l’implacable dialectique de l’explosion démographique et de l’industrie du bâtiment. Et puis, comme à chaque période, la construction de logements pose un problème nouveau (un jour on donnera la priorité à l’investissement industriel, un jour il y aura pénurie de maçons, ou de rond à béton; un autre jour c’est la tension sur le marché du ciment qui provoquera ou l’arrêt des chantiers, ou le report des remises des clés aux calendes grecques ou la faillite frauduleuse de quelques entreprises fantômes bénéficiaires de marchés douteux...). Il est inexplicable qu’un secteur comme celui-ci rencontre autant de problèmes ligués contre la qualité de la vie de citoyens. Et je ne parle pas de la disponibilité des assiettes foncières! Quant au transport public, c’est un tout autre problème. Il va l’amble avec celui du logement: l’exode rural ayant vidé les campagnes pour remplir les villes, les responsables politiques ont cru bon de nationaliser ces services au point que les entreprises de transport étaient devenues de lourdes machines bureaucratiques qui avaient tendance à laisser le voyageur sur le bord de la route: des bus pleins à craquer, des cars vides qui passent sans respecter les arrêts obligatoires, les pannes répétées, l’insolence des agents de service, le pauvre client aura connu tous les revers des difficultés non inscrites sur le ticket de voyage. Mais il faudra reconnaître que la libéralisation de ce secteur qui, sous d’autres cieux, monopolise toutes les attentions des gouvernements et des intervenants économiques, n’a pas arrangé les choses de ce côté de la Méditerranée. Le comportement purement mercantile de certains transporteurs, l’anarchie régnant dans ce secteur ont vite provoqué l’ire des clients qui s’estiment malmenés. Mais, qu’on se rassure. La grève des transporteurs prévue pour le 27, ne visait pas une amélioration des conditions de transport et de la qualité du transport, mais à barrer la route à certains gros poissons qui arrivent sur un marché déjà saturé. Mais ceux qui sont confortablement installés dans un système de rente, où l’accueil et le traitement du voyageur sont des plus aléatoires oublient que le secteur du transport, comme celui de toute activité économique dans un système capitaliste, est soumis à l’impitoyable loi de la jungle: le gros mange le petit et l’on s’achemine inexorablement vers une accumulation de capitaux et de moyens. A quand le monopole de certains privés?

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:34

Entretien d’embauche
C’était bien la première fois que j’étais confronté à un entretien d’embauche, face à deux individus qui me jaugeaient du regard et échangeaient entre eux des regards interrogatifs, éloquents et complices Seul, le directeur semblait être apte à prendre une décision. Son adjoint se contentait, à chaque réflexion qu’il faisait, d’acquiescer, de hausser les épaules ou de faire la moue du bout des lèvres. Le plus souvent il hochait la tête pour confirmer les remarques que faisait son supérieur. J’étais bien mal à l’aise sur le fauteuil pourtant confortable qu’on m’avait offert et j’étais d’autant plus mal à l’aise que le directeur ne cessait de parcourir les deux feuilles manuscrites que je lui avais fait parvenir par l’intermédiaire du rédacteur qui m’avait introduit dans cette place. A trente-trois ans d’intervalle c’était la deuxième fois que je sollicitai un emploi. La première fois, il m’avait suffi d’envoyer une demande d’emploi manuscrite au directeur de la grande entreprise de communication qui allait lui, dévorer les meilleures années de ma vie. J’avais reçu une réponse au bout d’une semaine et j’étais invité, avec un de mes camarades d’études, à me présenter au service du personnel de la direction technique de ladite entreprise. Je n’étais pas étonné d’être reçu par deux charmantes employées d’origine européenne (à l’époque, c’était très courant de voir ce genre de choses dans les entreprises publiques). Elles me remirent une liste de documents à fournir: copie de diplômes, extrait de naissance, extrait du casier judiciaire, certificat médical et deux photographies. Nous eûmes (mon camarade et moi) droit qu’à un regard du chef du personnel qui nous demanda de fournir au plus vite un dossier.
Il faut tout de suite rappeler que, dans les années 60, il n’était pas utile d’avoir comme le dit si bien l’expression kabyle «un oncle maternel au moulin» pour trouver un emploi: les entreprises publiques recrutaient à tour de bras afin de ne garder chez elles que les meilleurs. Le «piston», le fameux coup de pouce dont on ne peut se passer actuellement, ne servait alors que dans les promotions «éclair». C’est ainsi qu’au bout d’une semaine, j’avais réuni et fourni les papiers et j’avais commencé à pointer au boulot au début du mois qui suivit. Mais point d’entretien d’embauche: tout était consigné dans le formulaire de demande d’emploi: niveau d’études, diplômes, curriculum vitae.
L’embauché était anonyme et le service qui l’accueillait ignorait tout de la manière dont il avait été embauché. La susceptibilité de chacun était épargnée. Quant au salaire, il y avait une grille qui régissait l’entreprise et chacun y était soumis. Je m’aperçus plus tard qu’il y avait du favoritisme dans l’application de ladite grille, mais les différences étaient si ténues que tout le monde fermait les yeux. Mais cet entretien d’embauche me permit d’évaluer la différence qu’il y avait entre le secteur public et le secteur privé.

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:36

Pseudo
Le directeur et son adjoint avaient encaissé mon laïus sans ciller. Le débit rapide et continu les avait laissés sans voix surtout qu’il était ponctué de gestes des bras, des mains, de coups d’oeil. Je ne manquais pas d’y ajouter mes propres tics, en me grattant la tête comme pour titiller une inspiration assoupie. Un sourire amusé s’ébauchait sur les lèvres du directeur, tandis que son adjoint ouvrait des yeux d’ahuri. Il ne s’attendait pas à voir le visiteur intimidé qu’il avait accueilli se transformer en un narrateur exubérant. Quand je m’arrêtai enfin, à bout de souffle, le directeur reprit mes feuilles, les ajusta et exhala dans un soupir: «C’est bien beau tout cela et je dois vous avouer que c’est prometteur, mais...» Au «mais», mon coeur a failli cesser de battre, je savais bien qu’il y avait toujours un «mais» dans ces histoires d’embauche. Je m’attendais à ce qu’il continue pour me dire «mais pour l’instant, nous sommes complet, on vous écrira dès qu’une nouvelle pagination à l’étude sera achevée...» C’était le vieux truc pour éconduire poliment quelqu’un qui ne convenait pas ou qui ne présentait pas le profil idéal. Il continua sur un ton un peu gêné: «...Je dois vous demander, si vous avez déjà écrit quelque part. Je suis très satisfait du spécimen que vous m’avez fait parvenir, mais moi, je dois m’engager dans la durée...Vous comprenez?» Je comprends très bien votre hésitation, avais-je répondu en me préparant mentalement à une réponse négative de sa part, mais je n’ai point amené avec moi des articles que j’avais écrits jadis dans un journal satirique. Vous savez, j’ai travaillé dans une entreprise de communication et pendant vingt-quatre ans, je n’ai pas écrit une seule ligne d’un texte librement pensé. J’ai bien écrit pour mes collègues, des demandes adressées à l’administration pour leur mutation ou leur reclassement...mais il a fallu attendre la libéralisation de la presse pour que je me mette enfin à écrire. Et il m’a fallu beaucoup de courage pour surmonter mes appréhensions. J’avais peur de faire un flop. Mais, à l’époque, les journaux n’étaient pas encore sur Internet, alors, il m’est difficile de vous présenter un échantillon de mes oeuvres.
- Vous écriviez sous un pseudonyme?
- Bien sûr. J’ai horreur de mêler mon nom de famille à mes activités littéraires..
- Quel était votre pseudo?
- K...Cela va vous faire sourire car ce n’est point un nom de chez nous. Cela m’est venu d’un caricaturiste de mes amis qui avait entamé une bande dessinée qu’il n’avait jamais achevée puisqu’il était resté à son premier et unique dessin: c’était une scène qui se passait dans un vaste hall, dans un décor futuriste.
Un chef entouré de gardes munis de boucliers et de lances, lançait un ordre sec: «Cours, va me chercher K...», le nom a tellement plu à un de mes amis bédéistes, qu’il n’avait cessé de m’appeler depuis, K...Cela remonte à presque quarante ans.
Depuis, même un Premier minis-tre m’avait gentiment harcelé pour connaître l’origine du pseudonyme. Il n’a jamais cru à mes explications. Pourtant avec Internet, j’ai appris par la suite que c’est simplement un mot d’origine polonaise qui voulait dire «cours!»

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:38

Thèmes

Le directeur posa enfin la feuille sur le bureau et me fixa. Il esquissa un sourire et me dit: «Donc, vous comptez me fournir chaque jour, les états d’âme d’un couple moyen algérien qui se débat dans ses problèmes quotidiens?» C’est un peu cela... Encore que je ne prétends pas écrire un roman sur la vie quotidienne...
-Aurez-vous assez de souffle pour trouver chaque jour un thème pour alimenter une chronique?
-Oh! vous savez, la vie quotidienne est assez embarrassante pour que chacun ne puisse pas y trouver chaque jour les ingrédients nécessaires pour donner des ailes à une inspiration hésitante...
Là, je commençai à me sentir dans mon élément. J’avais le sentiment que le directeur n’assurait son rôle de directeur qu’en deux occasions: quand il recrutait quelqu’un et quand il le sanctionnait. Quand il recrutait, il faisait montre de son professionnalisme, de sa générosité et quand il sanctionnait, il affichait sa rigueur et son omnipotence. Alors je lui déballai, comme une leçon bien apprise, tous les articles de ma panoplie: «Vous connaissez la vie quotidienne de nos concitoyens: il y a là de quoi écrire chaque jour un roman d’une navrante banalité tant les problèmes sont communs à tous les Algériens moyens. Il y a d’abord les relations entre les deux protagonistes du drame: le couple vieillit mal et toutes les rancoeurs jadis amorties par les espérances rejaillissent. L’un d’eux devient aigri tandis que l’autre reste indulgent car il a encore dans l’esprit et dans le corps le souvenir des douces années. Et puis autour, ma foi, il y a une infinité de problèmes à traiter chaque jour. D’abord, les problèmes de la cité où vit le vieux couple: la cité est monstrueuse, hétéroclite, sale, poussiéreuse ou boueuse, selon les saisons.
Les espaces verts sont mal entretenus, les rues sont défoncées, les ordures ne sont pas enlevées tous les jours, les moustiques et les cafards pullulent. Et puis il y a le bruit. Les voisins ne sont pas commodes: il y en a qui se lèvent à quatre heures du matin et ne se font pas du tout discrets tandis que d’autres commencent à vivre à onze heures du soir.
On peut écrire des pages entières sur le manque de civisme de nos concitoyens: ceux qui jettent ordures et eaux usées par les balcons, ceux qui jettent leurs enfants dans les cages d’escalier, ceux qui sont durs d’oreille et qui partagent avec nous leurs programmes télé ou radio. Et on peut, sans exagérer, rapporter les éternels conflits entre ménagères, qui naissent chaque jour à propos de tout et de rien: disputes d’enfants, commérages. Il suffit de se rappeler les comédies italiennes: nous vivons en plein dedans.
Et dans chaque conflit, c’est l’occasion de brosser un portrait de compère et de commère. Il y a là toute une galerie à croquer, chacun avec ses caractéristiques, ses traits particuliers. Et puis, à côté, il y a le marché, l’école, la mosquée dont les haut-parleurs sont exagérément poussés. Il y a les jours de Ramadhan, les jours de football. Et puis il y a la famille...»

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:42

Origines

Les polémiques politiques ont des raisons que la raison ne connaît pas. Et c’est pourquoi, les grands propagandistes du monde entier font plus appel, dans leur discours de mobilisation ou de désinformation, aux raisons du coeur: «Il faut titiller la fibre émotionnelle!» C’est cela qui isole l’être humain de toute réalité et l’éloigne du pragmatisme ou du bon sens.
S’il est vrai que l’homme du commun, le quidam comme on dit, le citoyen lambda, n’intéresse personne ni par ses origines, ni par son devenir ou son mode de vie, le citoyen, qui accède à une certaine notoriété ou au pouvoir politique, devient vite un centre d’intérêt: il focalise toutes les attentions.
Des généalogistes fouillent dans son arbre, des biographes décryptent sa carrière et des médecins spécialisés se penchent sur son cas ou sur ses antécédents. Impossible d’échapper à la vigilance des médias à une époque où la presse people fait sa loi.
La mésaventure qui arrive à Frédéric Mitterrand est un exemple en la matière: l’homme est toujours rattrapé par son passé dès qu’il devient un homme de pouvoir ou du pouvoir. Ce grand homme de culture, qui a brillé par une carrière entièrement dévouée au cinéma, à l’histoire et à la télévision, devient soudain l’homme à abattre dès l’instant où il s’installe dans une fonction qui demande un comportement moral exemplaire: on ne donne pas un fauteuil de ministre des Finances à un ancien cambrioleur!
Le fait n’est pas nouveau: chez nous, il y a presque quatre décennies, un scénariste de talent avait écrit pour la télévision une pièce policière qui connut un certain succès et un retentissement peu commun aux autres banalités produites à l’époque, soudain, il se mit à voir grand et à rouler des mécaniques. Il eut le malheur de donner une interview dans la page culturelle du quotidien de l’époque pour qu’aussitôt, la machine infernale qu’il avait frôlée se mette en branle: dans son interview, il s’était présenté à l’époque comme un ancien moudjahid (cela était de bon ton à cette époque-là, où ne fleurissaient pas encore les fausses attestations). Le lendemain, une réponse cinglante des responsables de l’ONM rétablit la vérité: l’homme était en fait un collaborateur du système colonial. Très diplomate, le directeur de la TV lui enjoignit de ne pas commettre un second scénario.
Actuellement, c’est une campagne insidieuse qui est menée contre le président de la République islamique d’Iran: les violentes manifestations provoquées par une élection contestée n’ayant pas suffi à déstabiliser un pouvoir qui persiste contre les prétentions occidentales, à continuer son programme nucléaire, la presse occidentale vient d’enfourcher un autre cheval de bataille, celui des origines de Mahmoud Ahmadinejad.
Selon leurs sources, il serait d’origine juive. Qui ne serait pas d’origine juive dans ce coin de terre où le judaïsme fut la première religion monothéiste, avant d’être supplantée par le christianisme et l’Islam triomphant? Le judaïsme n’est pas une référence raciale mais religieuse, cependant les médias occidentaux ne s’embarrassent pas de scrupules pour faire l’amalgame et créer la confusion dans les esprits simples et rendre suspect tout homme.
Il faut se rappeler que Goebbels, ayant invité le grand réalisateur Fritz Lang à prendre les rênes de la cinématographie allemande, se vit répondre par la négative: «Je suis d’origine juive!», a répondu Fritz Lang.
«C’est nous qui décidons qui est juif et qui ne l’est pas!», a répondu Goebbels.

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:44

RENCONTRES
J’avais rendez-vous à la rédaction du quotidien l’après-midi. Elle était abritée dans une banlieue, ma foi assez cossue. Quand j’arrivai, il y avait une activité de ruche. Chaque rédacteur était accroché à son PC et dans une grande salle, juste à l’entrée, correcteurs et correctrices, agents de saisie et maquettiste travaillaient fébrilement sous l’oeil vigilant du secrétaire de rédaction qui allait d’une salle à l’autre pour mettre au point le calibrage des articles et leur mise en pages. J’avais trouvé des journalistes encore accrochés à la Toile, tentant, dans un suprême effort, d’y retrouver une inspiration qui ne venait pas. Du premier coup d’oeil, je compris que c’étaient, ou des cancres comme doit en compter chaque communauté, soit des journalistes qui étaient tombés ce jour-là sur un mauvais sujet. Cela se voyait sur leur visage qu’ils avaient de la peine à aligner deux mots. D’ailleurs, l’un deux, un type aux dents jaunies par le tabac, sortait fréquemment sur le perron pour griller une cigarette tout en ronchonnant, grommelant des mots incompréhensibles. Une grande moustache lui barrait le visage et lui donnait un aspect farfelu.
Je dus attendre assez longtemps avant que le directeur-adjoint ne me reçoive et, sur un ton obséquieux, ne me prie de le suivre pour me présenter au directeur qui était le seul habilité à recruter des chroniqueurs et à discuter avec eux les conditions de collaboration. Je trouvai dans un petit bureau, assis à côté d’une fausse blonde accrochée au téléphone, un bonhomme penché sur une machine à calculer: il leva un oeil terne à notre entrée et fit signe à la secrétaire de nous introduire. Nous trouvâmes le directeur noyé au milieu de dossiers. C’était un homme qui faisait très jeune, des cheveux courts et frisés et des lunettes d’écaille accentuaient cette jeunesse et lui donnaient un air de jeune étudiant fraîchement diplômé. Un intellectuel, quoi! Sa sveltesse contrastait avec la forte corpulence de son adjoint et moi, avec mes cheveux blancs et mes rides, je faisais l’effet d’un dinosaure. Il me serra cordialement la main et me pria de m’asseoir. Son adjoint s’assit à l’autre bout de la table. Le directeur chercha sous son sous-main et pêcha deux feuilles manuscrites: c’était le modèle de chronique que j’avais proposée à la direction. Le directeur fronça un peu les sourcils, consulta du regard son collaborateur et, se retournant vers moi, me dit:
«Je veux être franc avec vous! Vous avez un style qui me plaît et l’idée de présenter chaque jour un portrait différent de personnages me plaît également. D’ailleurs, l’exemple que vous me donnez aujourd’hui est intéressant. Il est courant et cela arrive dans la plupart des ménages...»
Il regarda son collaborateur qui était resté muet jusque-là et lui lança: «C’est un peu ton histoire, celle-là!»
- Ooooh! Je ne suis pas le seul! Cela concerne la plupart des vieux couples qui ratent un certain virage. Mais comme dit le proverbe: la brebis égorgée ne doit pas rire de la brebis dépouillée. Mais ce qui me plaît dans la chronique c’est avant tout le style. Il est puissant, simple. Mais il faut demander à notre ami s’il peut soutenir le rythme d’une chronique quotidienne.
Le directeur se tourna vers moi. Je lui répondis simplement:
«J’ai fait tant de rencontres intéressantes que je peux vous assurer au moins une année de portraits de toutes sortes! Et que des personnages hauts en couleur!»

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:46

Avance sur recettes
Quand Alfred Nobel, savant de génie, avait mis au point la TNT, il avait dû avoir des remords certains, en considérant les dégâts que pouvait causer son invention à l’humanité. C’est pourquoi, il avait décidé dans son testament, que soit consacrée son immense fortune amassée par son brevet, à réparer les torts et les injures faits à cette humanité souffrante. C’est la raison pour laquelle, chaque année, des chercheurs, des savants, des écrivains, des hommes de paix sont récompensés par les cours de Suède et de Norvège.
Les prix qui attirent souvent l’admiration du monde sont ces savants qui, pendant des décennies, se sont penchés, dans leurs laboratoires seuls ou avec quelques étudiants d’une prestigieuse université, sur des cornues ou éprouvettes ou l’oeil rivé sur un microscope, guettant au fil des expériences maintes fois recommencées, la preuve d’une théorie ou la confirmation d’une intuition. Et ce n’est qu’au bout de beaucoup d’années de persévérance et de sacrifices que leurs efforts sont récompensés par un jury vigilant quant à la paternité de l’invention, de la découverte ou des efforts consentis pour un noble but.
L’exemple le plus éloquent est bien celui de Marie Curie, qui, avec son époux Pierre, avait dû manipuler des tonnes de pechblende pour extraire quelques grammes d’un minerai radioactif: le radium. Ces efforts lui valurent deux fois le prix Nobel, un en physique et l’autre en chimie, et un cancer contracté à force de manipulation de produits radioactifs: c’est l’histoire du papillon qui se brûle les ailes en s’approchant trop de la lumière. Mais le prix Nobel le plus couru et le plus prestigieux est bien celui de la paix. C’est normal dans un monde en guerre perpétuelle. Il est attribué en général à des personnalités qui ont oeuvré inlassablement à la résolution de conflits armés par la voie diplomatique, ou à une lutte pour l’émancipation d’une minorité opprimée dans un pays donné ou au couronnement d’une vie consacrée à la défense de la dignité humaine, à la protection de l’environnement ou à l’établissement d’une réconciliation nationale après un conflit pluridécennal: c’est le cas de Nelson Mandela.
Mais l’attribution d’un prix Nobel à un «jeune» président de la République, fût-il des USA, n’a cessé de soulever des polémiques: voilà un homme qui vient à peine d’être élu et dont les seuls mérites sont qu’il est le premier homme d’origine africaine à s’installer sur le fauteuil présidentiel cent cinquante ans environ après l’abolition de l’esclavage, et qu’il a exprimé son intention de privilégier l’action diplomatique sur les expéditions guerrières où se sont illustrés ses prédécesseurs. Donc, tout est dans l’intention rien dans les faits. Le prix Nobel aurait dû être attribué au peuple américain pour s’être réconcilié avec lui-même.
Quant à Barack Obama, il devra résoudre ou contribuer à résoudre les plus vieux conflits nés d’une décolonisation avortée: le conflit palestinien et le conflit du Sahara occidental. C’est au pied du mur qu’on voit le maçon. En attendant, Obama a bénéficié de la sympathie du monde entier et de cette vieille pratique du Centre national du cinéma français qui alloue des fonds pour la réalisation de toute oeuvre cinématographique: c’est la célèbre avance sur recettes.

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Re: Chroniques de Selim M’SILI

Message par Séraphin le Mer 21 Oct 2009 - 22:48

Ministre et sinistre
Beaucoup de gens n’ont pas attendu le célèbre «enrichissez-vous!» de Guizot, ministre de Louis-Philippe, pour se mettre au boulot et se remplir les poches. Il y a l’enrichissement licite qui se traduit par l’accumulation des produits d’un travail honnête. L’artiste qui émet une oeuvre à succès, l’inventeur auteur d’un brevet, l’agriculteur ou l’industriel avisé...L’enrichissement malhonnête consiste en un détournement du produit d’autrui: le vol, la spéculation, le trafic et l’exploitation des autres. Les gens s’enrichissent soit pour se sentir plus en sécurité, soit pour affirmer un ego sur-dimensionné. Les sociétés organisées (les démocraties) essaient de combattre l’enrichissement illicite par tous les moyens tandis que les dictatures sont souvent l’émanation de réseaux d’individus qui exploitent le produit intérieur de leur pays.
Alors que l’austérité est souvent imposée à un peuple divisé, désorganisé et ignorant des pompes à fric qui vident un pays, les membres de la ploutocratie (la kleptocratie comme la désigne mon ami Sid-Ahmed) se servent généreusement et dilapident souvent à l’étranger, le produit de leurs larcins. Le peuple amateur de scandales, se gargarise en entendant ou en lisant les propos relatifs aux frasques de leurs concitoyens algériens, comme par exemple, cet enfant de ministre qui aurait été interpellé en Suisse pour excès de vitesse, avec dans la boîte à gants quelque 24.000 euros (excusez du peu!). Cette annonce a fait l’effet d’un coup de massue sur une population déjà assommée par la spéculation et l’inflation qui sévissent comme chaque année pendant le mois sacré: cela est amplifié encore par les menaces qui pèsent sur une tripartite prévue depuis longtemps et censée faire remonter le Smig 24.000 euros!
Cela représente en fait (au taux de change parallèle) environ, 360 millions de centimes, c’est-à-dire le salaire de 360 Algériens qui ont la chance d’avoir un travail payé au tarif syndical, patronal et gouvernemental ou celui de 12 députés! Voilà de quoi révolter l’esprit le plus imperméable! Mais hélas, l’annonce de cette découverte au pays de Jean Ziegler a frustré encore plus nos concitoyens. En effet, les dépêches ne nomment pas l’heureux ministre, père de ce rejeton si prodigue. L’annonce, vague et floue, n’a fait que renforcer la frustration des gens indignés: la dépêche, omettant de cibler l’auteur des jours de ce garnement, a oublié de donner des précisions supplémentaires. L’Algérie compte des dizaines de ministres de tous poids, acabits et gabarits, en exercice, en retraite, morts depuis longtemps ou vivant discrètement ici ou à l’étranger. Tous gardent éternellement leur titre et acceptent avec un plaisir non dissimulé qu’on continue à les appeler ainsi même s’ils ont changé de créneau. Aussi, ce n’est pas demain la veille que nous connaîtrons le nom de ce ministre et encore moins les circonstances qui lui ont permis d’amasser une fortune lui permettant d’offrir à son galopin de quoi passer quelques veillées de Ramadhan près de ce vieux lac Léman, refuge de tous les bénéficiaires de la clémence et de la générosité de la Providence.
On ne saura jamais si son père a fait fortune en aidant une fée déguisée en vieille femme aveugle à traverser la rue et qu’elle l’a récompensé en retour.
On ne saura pas s’il a hérité de Crésus ou tout simplement du trésor du effélène bis, ou s’il s’est tout simplement enrichi grâce aux criquets pèlerins, aux médicaments périmés, à l’éthanol à base de dattes, au pétrole qui s’évapore, à l’argent blanchi... ou aux bateaux de pêche truqués.

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